Certains comportements canins nous laissent perpl…
Certains comportements canins nous laissent perplexes et on peut être tenté de demander autour de soi, parfois une vidéo à l’appui ou une longue description, pourquoi mon chien fait « ça » ? Cette question est très pertinente, elle vient interroger sur les intentions du chien. Néanmoins, très souvent notre réponse devrait être : « Je ne sais pas » ou au mieux « Je ne sais pas mais peut-être que… » parce qu’après tout nous ne sommes pas dans la tête du chien.

Néanmoins, il y a différents cas de figure que je vous propose de fouiller un peu ensemble. Tout d’abord, on peut avoir en tête qu’un comportement répond à une fonction. C’est-à-dire qu’il sert à quelque chose.

Je vous propose cette citation (traduite) :

« Le concept de comportement englobe tous les processus par lesquels un animal ressent le monde extérieur et l’état interne de son corps, et réponds aux changements qu’il a perçu. »- Manning, 1972

C’est une jolie phrase, un peu technique peut-être qui explique que l’animal ressent quelque chose et qu’il répond à cette sensation en agissant. Par exemple tout en lisant ce texte peut-être que votre corps va vous envoyer l’information que vos jambes s’engourdissent et peut-être que vous allez y répondre en vous dandinant légèrement. Peut-être que votre dos va vous envoyer un signal de douleur et que vous allez vous redresser. Ou peut-être qu’en lisant ces mots vous vous êtes dandiné ou vous vous êtes redressé au cas où. Dans tous les cas, ces tout petits comportements, potentiellement si discret que vous ne les remarquez pas tout en les faisant, répondent à un but, ils ont une fonction.

Donc quand un chien fait quelque chose, il devrait y avoir un but. Alors bien-sûr certains comportements sont de l’ordre du coup de chance ou de l’inattention. Par exemple si votre chien vous marche sur le pied, ce n’est peut-être pas fait exprès, peut-être que son but était uniquement de se déplacer ou de se rapprocher de vous. On pourrait aussi avoir des comportements aléatoires, des moments bizarres qui répondent à une tension mais qui sont très difficiles à expliquer réellement.

On pourrait donc déjà distinguer deux catégories parmi ces comportements observables : ceux qui n’ont pas un but évident (exemple : marcher sur le pied de quelqu’un, …) et ceux qui ont un but évident (exemple : manger, boire, …). Parce que oui, parfois le but est évident. Quand un chien grogne alors qu’un autre s’approche tout en plaçant sa tête au-dessus d’une gamelle pleine et qu’il cesse dès que l’autre arrête d’approcher : le but est évident (conserver la nourriture). Nous pouvons deviner l’intention du chien, mais régulièrement, ce n’est pas si facile.

Je pense qu’il y a un très grand piège, très humain : nous aimons les explications et nous aimons les explications faciles. Donc au lieu d’admettre qu’on ne sait pas, on risque de sauter sur des conclusions faciles, ainsi le chien qui vient de poser sa patte sur votre pied pourra être dit « dominant », « entrain de vous dominer », « demandant de l’attention », « faisant preuve d’irrespect », … Et oui, je comprends que ce soit plus satisfaisant d’avoir une explication plutôt que de ne pas en avoir, mais il est plus intéressant de savoir qu’on ne sait pas plutôt que de véhiculer une idée fausse.

Maintenant comment pourrions-nous savoir ? Nous sommes capables de faire des déductions logiques, donc comment deviner l’intention du chien lorsqu’il agit ?

Nous pourrions déjà commencer par l’observer, peut-on prédire l’apparition de ce comportement ? Que fait-il exactement ? Est-ce qu’il y a des signes avant-coureurs ? Tout ça n’implique pas que le comportement ne soit pas un accident mais ça nous apportera des informations complémentaires. Prenons un exemple d’accident prévisible, lorsqu’un chien court dans votre direction sans regarder où il va, qu’il finisse dans vos genoux est prévisible et c’est pourtant non intentionnel. Mais du coup, on va peut-être se rendre compte que le chien nous marche dessus parce qu’il prend le trajet le plus court ou au contraire qu’il s’approche, qu’il nous tourne autour et puis si on ne réagit pas, il finit par poser sa patte sur notre pied. Ces deux observations traduisent des intentions très différentes. Mais nous pourrions les tester, si au dernier moment, on bouge le pied, si on se décale que se passe-t-il ? Si la patte arrive effectivement sur le pied, il y a beaucoup moins de chance que ce soit un accident. On ne sait toujours pas ce que le chien désire, mais ça peut déjà répondre à une question : oui, il le fait volontairement (ou pas).

Ensuite on pourrait tester des pistes de fonction. Ce comportement pourrait permettre d’obtenir du contact (c’est concrètement ce qu’il fait). Pour le tester on pourrait proposer un autre contact juste avant que le chien ne mette sa patte sur notre pied. S’il s’arrête et cherche ce contact, c’est peut-être une bonne piste. Ce comportement pourrait être une demande d’attention, alors avec les signes avant-coureurs, on pourrait se préparer et offrir l’attention avant la demande ou au contraire ignorer volontairement les contacts. Ainsi soit le chien cesse parce qu’il a déjà ce qu’il veut, soit il va insister plus ou moins lourdement pour obtenir ce qu’il veut. Dans tous les cas, nous complétons l’information que nous avons. Ce comportement pourrait aussi être issu d’un apprentissage et il faudrait parvenir à le décortiquer. Etc, etc, etc.

A nouveau, il y a des pièges et de nombreux biais. On pourrait par exemple convenir du fait qu’effectivement ce chien est dominant puisqu’en plus de mettre sa patte sur le pied, il pose sa tête sur les genoux, grimpe en hauteur quand il le peut, … J’ai envie de vous proposer deux autres citations pour éviter de tomber dans ce type de piège.

Tout d’abord le Canon de Morgan :

« Nous ne devons en aucun cas interpréter une action animale comme relevant de l'exercice de facultés de haut niveau, si celle-ci peut être interprétée comme relevant de l'exercice de facultés de niveau inférieur » - Morgan, 1874

Et ensuite, dans la même veine, le rasoir d’Ockham qui peut être expliqué ainsi :

« Les hypothèses suffisantes les plus simples doivent être préférées »

Si le fait de marcher sur le pied peut être expliqué par de l’inattention, par une envie de contact, par une recherche d’attention, … pourquoi l’expliquer par un concept qui suppose que les animaux envisagent une hiérarchie de dominance et de subordination et la mettent en œuvre à travers des actions métaphoriques telles que : marcher sur le pied pour montrer que l’on écrase l’autre ? Cela implique énormément d’hypothèses même si on l’explique en trois mots.

Vérifions d’abord les choses les plus simples et les plus évidentes. Testons-les lorsque c’est possible. Changeons des paramètres pour voir si cela fait une différence. Et lorsqu’on ne sait pas… on pourrait l’admettre tout simplement car il n’y a aucune honte à avoir, au contraire.

Enfin, ce n’est pas parce que nous avons tout ce cheminement avec un chien que le chien du voisin qui fait exactement la même chose a la même intention. Il faudrait refaire la totalité du processus, vérifier chaque détail, chercher des moyens de tester nos hypothèses, trouver des outils de contrôles pour s’assurer qu’on n’est pas passé à côté de quelque chose… et si nous le faisons avec deux chiens, il faudra le refaire pour le troisième. Si nous le faisons avec de très nombreux chiens et avec des protocoles adaptés, on pourrait en tirer des statistiques et savoir qu’il y a plus de chance que l’intention probable du chien soit « ceci » ou « cela » et malgré tout, face à un nouveau chien, il faudrait tester encore pour savoir ce que lui, il a dans la tête. Nous ne sommes jamais à l’abri d’une surprise, peut-être qu’il faudrait tester énormément de possibilité sur cette question pour découvrir des chiens qui ne posent pas leurs pattes intentionnellement sur vos pieds, mais sur vos chaussures… Il y a pleins d’explications potentielles que nous n’avons pas abordé dans cet article car le but était surtout de vous rappeler que derrière un comportement, il y a une fonction, une intention, mais qu’il y a aussi des accidents ! Et en sautant aux conclusions trop vite, on n’obtient rarement des informations très fiables.

Alors je vous souhaite d’excellentes observations ainsi que pleins de prudences et d’esprits critiques pour les mener à bien.
Mathias Favre
Mathias Favre
Très intéressant comme réflexion. Je pense qu'il y aussi beaucoup à travailler sur notre propre interprétation de la chose (en plus de ce qui est ancré dans les mœurs. À savoir, tout ce qui fait référence à de la domination). Si le fait qu'il pose sa patte sur notre pied nous dérange, on va tout de suite avoir une réaction négative en prétendant donc que le chien nous veut "du mal". Personnellement, quand je sens sa patte et que je baisse les yeux, j'ai plus l'impression qu'il cherche juste à avoir un contact (ou peut-être devrais-je m'inquiéter que mon chien soit couché sur mes pieds au moment même où j'écris ces lignes ?...).