Quand on commence à s’intéresser au chien, ou plu…
Quand on commence à s’intéresser au chien, ou plus précisément à son comportement ou à son éducation, on est tenté de faire ses propres observations afin de tirer ses propres conclusions. L’expérience a une très grande popularité à l’heure actuelle et ce genre de démarches ne peuvent que plaire et pourtant, ce n’est pas toujours une bonne idée. Et pourtant, ça peut même être tout à fait dévastateur.

L’observation n’est pas quelque chose d’évident car nous n’avons pas un point de vue omniscient. Lorsqu’une scène se déroule devant nos yeux, nous en faisons partie intégrante. C’est à dire que nous avons une influence directe ou indirecte dessus. L’observateur, ce n’est pas rien. Prenons un exemple concret : si des amis viennent chez nous et nous observent, ils pourraient en conclure notre programme, notre façon de vivre, ... et leurs conclusions seraient sans doute erronées. Quand il y a des amis à la maison, on ne prend pas forcément le temps de faire les mêmes choses, on laisse moins facilement la vaisselle trainer dans l’évier, on remet les papiers à traiter à plus tard, etc, etc. Mais on peut aussi décider de faire des petites folies inhabituelles telles que se rendre dans un restaurant ou encore chercher des sorties sympas. Là on est chez l’humain, l’influence est facile à voir mais même en la connaissant, on ne peut pas en déduire qu’aller au restaurant était réellement une petite folie et pas une habitude. Autrement dit, on ne peut pas connaître le programme de nos amis à moins de les espionner (ce qui serait quelque peu étrange) ou de leur demander et de leur faire confiance. De la même façon observer quelqu’un durant le week-end ne permet pas forcément de connaître son programme de la semaine. Le jour, le lieu, les circonstances, tout à une incidence.

Peu importe ce que l’on observe dans le monde du vivant, on risque d’avoir une influence dessus. C’est pour ça que de plus en plus d’études se font avec des caméras cachées dans l’environnement, afin de surprendre les comportements en limitant le risque de l’influencer. On en revient à la notion d’espionnage ! C’est également pour ça que parfois l’expérience prend en compte les variations entre la situation avec un humain présent ou sans.

Néanmoins même à partir de vidéo, venant de pleins d’angles différents pour ne rien louper à la scène, l’observation reste difficile car on observe à l’aide de ses propres connaissances et ses propres moyens physiques. Il n’y a qu’à voir les signaux d’apaisement, si le bâillement est souvent vu de loin par de nombreuses personnes qu’en est-il des clignements de yeux, des petits coups de langues très discrets ou même des battements de queues ? Combien d’observateurs sauront différencier les différentes façons de battre la queue chez le chien ? A l’oeil nu, c’est très difficile et il faut connaître l’intérêt de cette observation pour être tenté de la faire. Autrement dit, nous n’allons déjà pas tous observer de la même façon, ni voir les mêmes choses.

En plus de ce problème de connaissances préalables et de capacités d’observation qui vont venir modifier ce que l’on voit, il y a le problème de l’émotion. Si je vois un chien arriver avec une immense crête sur le dos, en grognant comme un fou sur un autre chien, je risque d’avoir peur pour l’autre chien et immédiatement de mettre des étiquettes involontaires aux deux. Mes émotions (la peur pour l’autre chien, ...) vont se mêler à la partie et venir influencer mes observations.

Donc quand j’observe mes propres chiens, l’environnement vient modifier ce qu’il se passe, mes yeux ne vont pas tout voir, mes émotions vont m’influencer et ma propre présence va modifier leurs comportements. Là, nous n’en sommes qu’à la phase d’observation et pourtant on voit déjà les problèmes s’accumuler. Le danger c’est peut-être de ne pas avoir conscience de tout cela et de croire que l’on observe de façon neutre : ce n’est pas le cas.

Une fois notre observation effectuée, avec toutes ses lacunes, ses problèmes et ses "trous" (oublis, informations diverses manquantes, ...), nous allons pouvoir passer à l'interprétation. Si l’observation était un moment difficile ce n’est rien face à l'interprétation.

Imaginons donc une situation, très simple, où l’humain a une incidence directe histoire de gommer un peu les soucis lié à l’observation : Lorsque je rappelle mon chien, il ne vient pas et baille. L'interprétation de ce comportement va totalement dépendre de nos émotions, mais également de nos connaissances.

Peut-être que dans cette situation un observateur se dira : "Il se fout de ma gueule ! Il sait ce que je veux et il me montre que je l’ennui !". Conclusion : les chiens se moquent parfois des humains et ce chien est désobéissant.

Peut-être qu’un autre observateur se dira : "Mon pauvre loulou, t’es épuisé ! Comme quoi, les ordres ça fatigue énormément ...". Conclusion : le chien est fatigué et l’obéissance c’est fatiguant.

Peut-être qu’un autre observateur se dira : "Bailler fait parti des signaux d’apaisement donc quelque chose dérange mon chien. Il n’apprécie pas le rappel, il n’aime pas revenir vers moi." Conclusion : le chien montre son malaise envers le rappel et la personne.

Potentiellement aucune de ces conclusions n’est juste. Peut-être qu’il y a un truc dans le dos de la personne qui rend le chien mal à l’aise et qu’il émet des signaux d’apaisement à cause de ça, peut-être que c’est la position de l’humain (penché vers l’avant par exemple) qui met le chien mal à l’aise et pas le rappel en lui-même, peut-être au contraire qu’il a mal appris le rappel et que c’est uniquement le rappel qui le met mal à l’aise ... mais peut-être que ce chien est juste fatigué et qu’il n’a même pas entendu le rappel, peut-être que ce chien est sourd et qu’il n’avait pas la moindre chance d’entendre ce rappel et qu’il a simplement vu l’humain qui le regardait fixement d’où les signaux d’apaisement, etc, etc.

L’interprétation est très compliquée car elle s’appuie sur une observation soumises à nos propres filtres puis sur nos connaissances, nos émotions, nos idées, nos instincts, ... Si on "ne sent pas un chien", peu importe que l’observation ne révèle rien, notre malaise va modifier nos interprétations.

C’est pour ça que l’expérience ne permet pas de tout comprendre, mais risque au contraire de nous pousser vers de mauvaises conclusions. Nous pouvons néanmoins faire nos propres expériences en restant prudent. Il est important d’avoir conscience du peu de fiabilité de ses propres observations et d’être prêt à les remettre en doute assez facilement, pas parce qu’elles sont totalement fausses, mais parce qu’on a pu louper des nuances importantes. Il est également assez utile de commencer ses propres observations avec un certain bagage technique afin de savoir quoi observer, de faire attention à des détails qui peuvent paraître sans importance autrement et d’éviter de tomber dans les idées reçues.

A mes yeux, il est également utile avant de choisir d’observer d’être OK pour, parfois, ne pas faire d'interprétation, d’admettre qu’on ne comprend simplement pas un comportement. Dans ces cas là on peut le garder dans un coin de sa tête en attendant de trouver davantage d’informations pour venir l’étayer. Il n’y a rien de honteux à ne pas savoir et c’est même très bien de parvenir à l’admettre.

Donc l’expérience personnelle, oui, c’est important mais sans une base de compréhension technique, ça ne vaut pas grand chose et ça peut même conduire à des aberrations comme on peut le voir avec les techniques menant à la détresse acquise ( voir l’article à ce sujet ). Pour rappel : l’observation de cet état conduit généralement à conclure que le chien est calme, alors qu’il est dans un état de résignation extrême à tel point que s’en est dangereux pour l’organisme de l’animal.

Alors prudence et bonnes observations éclairées ;)
Moune

Moune

Merci, merci, merci Céline. Encore un article qui décrit très précisément les situations et réactions que chacun peut avoir. Croire bien faire et se fourvoyer. Il est important de ne pas savoir ????